Journal · Panorama de segment

Les nouveaux nez de la parfumerie de niche 2026, panorama de génération

Une nouvelle génération de parfumeurs reconfigure le paysage de la parfumerie de niche entre 2018 et 2026. Huit signatures, du théâtre au laboratoire indépendant, qui dessinent une grammaire commune entre rose safran, accords laiteux et iris poudrés.
Type · Panorama de segment
Durée de lecture · 10 min
Auteure · Sabrina Carlier
Publié · 31 mai 2026

Ce qu'on appelle un « nouveau nez » en 2026

La parfumerie de niche change de visage. Les figures fondatrices des années 2000, Jean-Claude Ellena, Bertrand Duchaufour, Pierre Bourdon, restent des repères, mais la signature des sorties récentes glisse vers une génération suivante. Ces parfumeurs sont entrés dans la conversation entre 2018 et 2026 par la régularité de leur production, par le poids des maisons qui les signent et par leur reconnaissance institutionnelle, FIFI Awards, Prix du Phénix, Fragrance Foundation.

Les nommer maintenant a un sens éditorial. Ce sont eux qui composent la parfumerie de niche écoutée aujourd'hui chez Parfums de Marly, Amouage, BDK Parfums, Le Labo, Affinessence ou Maya Njie Perfumes. Leurs trajectoires racontent une autre histoire que celle de la génération précédente, formations plus diverses, statuts plus mixtes, géographies un peu élargies hors de Paris et de Grasse.

Quentin Bisch, l'auteur de parfumerie de niche qui vient du théâtre

Quentin Bisch est né en 1983 à Strasbourg (France). Il a d'abord étudié le théâtre et dirigé une troupe pendant six ans. Refusé une première fois à l'ISIPCA pour défaut de formation chimique, il est entré comme assistant chez Robertet auprès de Michel Almairac, puis a intégré l'école de Givaudan où il a été formé.

Son catalogue compte plus de cent quarante compositions signées ou cosignées. Pour la fine fragrance grand public, il a notamment cosigné Good Girl et Bad Boy chez Carolina Herrera et Pure XS For Her chez Paco Rabanne. Sa présence dans la parfumerie de niche est tout aussi continue. Pour Parfums de Marly, il signe ou cosigne la série Delina, dont Delina (2017) puis Delina Exclusif. Pour Mugler, il a composé Aura (2017). Pour Issey Miyake, il a signé Le Sel d'Issey (2024). Il circule entre parfumerie de niche, sélectif et grand public sans rupture stylistique.

Sa reconnaissance institutionnelle s'est densifiée à partir de 2019. CosmétiqueMag l'a élu Parfumeur de l'année en 2019. Il a reçu le Prix du Phénix en 2023. Sa signature croise des accords gourmands modernes (rose, vanille, ambroxan, framboise) avec une lecture théâtrale du brief: chaque parfum est conçu comme une mise en scène olfactive.

Cécile Zarokian, la voie de l'indépendance assumée

Cécile Zarokian a étudié la chimie avant d'intégrer l'ISIPCA à Versailles (France). Elle a commencé chez Robertet par une formation de quatre ans, période durant laquelle elle signe sa première composition, Epic Woman pour Amouage en 2009. En 2011, elle a fondé Cecile Zarokian SARL et installé son laboratoire à Paris (France) pour exercer en indépendante.

Sa clientèle est presque exclusivement composée de maisons de parfumerie de niche. Elle a signé pour Amouage, Jovoy Paris, MDCI, Jul et Mad, Masque Milano, Laboratorio Olfattivo, Maison Crivelli et Jacques Fath. Cette diversité de clients en fait l'une des parfumeuses indépendantes les plus présentes dans la conversation parfumée entre 2018 et 2026, à l'échelle européenne comme internationale.

Elle a reçu en 2014 le prix de la meilleure fragrance féminine de parfumerie de niche aux FIFI Awards Russia pour Nuit Andalouse chez MDCI, puis en 2017 celui de la meilleure fragrance masculine aux FIFI Awards France pour Incident Diplomatique chez Jovoy Paris. Son studio compte aujourd'hui sept personnes.

Nathalie Feisthauer, le second souffle en laboratoire

Nathalie Feisthauer est née en France. Elle a été formée à l'école Givaudan-Roure et a travaillé près de trente ans pour Givaudan (1983-2008) puis Symrise (2008-2014). En 2014, elle a fondé LAB Scent, son propre laboratoire installé à Montmartre, à Paris (France).

Cette deuxième carrière en indépendante coïncide avec une présence dense dans la presse spécialisée entre 2018 et 2026. Pour Aedes de Venustas, à New York (New York, États-Unis), elle a signé Pelargonium. Pour Nomenclature, marque cofondée par Carlos Quintero et Karl Bradl, elle a composé fluo_ral. Pour L'Orchestre Parfum, à Paris, elle a signé Electro Limonade. Pour Sous le Manteau, à Paris également, elle a co-construit la signature de la marque dès son lancement.

Sa reconnaissance officielle s'est précipitée à partir de 2019. Elle a obtenu le FIFI Award Perfumer of the Year en 2019, puis le FIFI Award russe dans la catégorie parfumerie de niche pour fluo_ral la même année. En 2020, le Fragrance Foundation UK lui a attribué le Best Newcomer Award pour Sous le Manteau, et en 2021 le FIFI Customer Choice Award pour Electro Limonade. Cette densité de prix sur trois ans, après trente ans de carrière salariée, illustre une mécanique fréquente du segment: la visibilité éditoriale arrive avec le passage en indépendance.

Julien Rasquinet, la filiation Bourdon

Julien Rasquinet est un parfumeur français. Il a été repéré tardivement par Pierre Bourdon, qui l'a pris en apprentissage intensif pendant trois ans. Cette filiation avec Bourdon, formateur historique de plusieurs parfumeurs du segment, structure tout son parcours. Il a ensuite travaillé sous la direction de Christine Nagel avant de fonder sa propre structure indépendante. Depuis le 25 septembre 2023, il est compositeur chez CPL Aromas.

Son catalogue est dense. Pour BDK Parfums, maison parisienne, il a signé Tabac Rose et Ambre Safrano. Pour Amouage, à Mascate (Oman), il signe des compositions de la ligne Incense Road et des séries plus récentes. Pour Naomi Goodsir, basée en Australie et produite à Grasse (France), il a signé Iris Cendré (2014). Pour Masque Milano, à Milan (Italie), il a contribué à plusieurs chapitres de la collection.

Sa signature croise un goût pour l'orientalisme (épices, ambre, rose safran, bois résineux) avec un travail sur les contrastes, qui l'a installé comme l'un des compositeurs de référence pour les maisons indépendantes en quête d'une écriture orientale moderne sans cliché.

Nicolas Bonneville, la précision tranquille

Nicolas Bonneville est un parfumeur français. Formé à l'ISIPCA, il a rejoint Takasago en 2006 sous la double mentorité de Françoise Caron et de Francis Kurkdjian. Il a ensuite intégré Fragrance Resources en 2014, puis Firmenich (devenue dsm-firmenich) en 2018. Cette trajectoire de salarié dans plusieurs maisons de composition est typique de la génération formée dans les années 2000.

Sa production pour la parfumerie de niche s'est intensifiée à partir de 2018. Il a signé pour Affinessence, marque parisienne fondée par Sophie Bruno, les compositions Cèdre-Iris et Patchouli-Oud, qui sont devenues les références de la marque. Il a également composé pour Givenchy, Jo Malone London et Dries Van Noten dans le sélectif.

Sa reconnaissance institutionnelle est confirmée en 2024 par un prix de la Fragrance Foundation France dans la catégorie parfumerie de niche. Sa signature est volontiers minérale, claire, structurée par des accords boisés et iris.

Daphné Bugey, le pont entre fine fragrance et parfumerie de niche

Daphné Bugey travaille chez Firmenich (devenue dsm-firmenich) depuis 1997. Son laboratoire personnel se trouve à Paris (France). Elle a signé pour la fine fragrance grand public Kenzo Amour (2006), K by Dolce & Gabbana, Aura chez Mugler et la série Scandal pour Jean Paul Gaultier.

Sa présence dans la parfumerie de niche est continue et s'accentue dans la décennie 2018-2026. Pour Le Labo, à New York (New York, États-Unis), passée sous contrôle Estée Lauder Companies en 2014, elle est créditée sur plusieurs compositions de la ligne City Exclusives. Pour L'Artisan Parfumeur, maison parisienne historique, elle a signé plusieurs sorties récentes. Pour Penhaligon's, à Londres (Royaume-Uni), elle a contribué à la ligne Portraits.

Sa signature mêle des accords floraux modernes (rose, magnolia, fleur d'oranger), des notes blanches lumineuses et des fonds boisés crémeux. Sa double identité de parfumeuse de fine fragrance grand public et de signataire pour la parfumerie de niche en fait l'un des cas les plus représentatifs du brouillage contemporain entre les deux marchés.

Maya Njie, autodidacte de Stockholm à Londres

Maya Njie est née et a grandi à Västerås, près de Stockholm (Suède), d'un père gambien et d'une mère suédoise. Elle a étudié le design de surface et la photographie à l'University of the Arts London, à Londres (Royaume-Uni). Sa pratique olfactive s'est construite par expérimentation autodidacte autour de matières naturelles, d'huiles essentielles et de molécules de synthèse.

La maison Maya Njie Perfumes a été lancée en 2016 à Londres. Son catalogue comprend notamment Tropica (2016), Vanilj (2016) et Nordic Cedar (2017), trois compositions qui croisent des accords laiteux et boisés avec des références à son enfance suédo-gambienne.

Sa signature repose sur des accords courts et lisibles, construits comme des photographies olfactives. Maya Njie incarne le profil d'autodidacte non issu de la filière industrielle classique, parfumeuse fondatrice et signataire unique de son catalogue.

Sidonie Lancesseur, la signature courte et nette

Sidonie Lancesseur est née à Paris (France). Elle a découvert la parfumerie pendant ses études de chimie à Grasse (France), avant d'intégrer l'ISIPCA dont elle a été diplômée en 2004. Elle a rejoint ensuite Robertet où elle a été formée par Michel Almairac, ce qui la place dans la même filiation directe que plusieurs parfumeurs du segment de sa génération.

Son catalogue entre 2018 et 2026 est dense. Pour Olfactive Studio, marque parisienne, elle a signé Lumière Blanche (2011), composition fréquemment rééditée et citée. Pour Bon Parfumeur, autre maison parisienne, elle a contribué à plusieurs numéros de la série. Pour Frapin, maison parisienne distribuée internationalement, elle a signé 1270 et L'Humaniste. Pour By Kilian, marque parisienne passée sous contrôle Estée Lauder Companies en 2016, elle a co-signé Straight to Heaven. Pour Repetto, Zadig & Voltaire et Lalique, elle a travaillé sur des compositions sélectives.

Sa signature privilégie les formules courtes et nettes, où chaque matière première a une place identifiable. Elle revendique un goût pour les notes boisées, épicées et ambrées, et un travail particulier sur les matières naturelles.

Lecture de génération, formations et signatures partagées

Les huit parfumeurs présentés partagent plusieurs caractéristiques structurelles qui dessinent une lecture de génération. La formation initiale est dominée par trois filières principales, identifiables dans la majorité des trajectoires:

  • ISIPCA à Versailles (France), formation publique de référence, suivie par Cécile Zarokian, Nicolas Bonneville et Sidonie Lancesseur.
  • École de composition interne, pour Quentin Bisch (Givaudan), Nathalie Feisthauer (Givaudan-Roure) et Daphné Bugey (formation interne Firmenich).
  • Voie autodidacte ou mentorale, pour Julien Rasquinet (apprentissage Pierre Bourdon) et Maya Njie (autodidacte, formation initiale en arts visuels).

Le statut professionnel se répartit entre trois configurations. Les salariés de grandes maisons de composition (Bisch chez Givaudan, Bonneville et Bugey chez dsm-firmenich, Rasquinet chez CPL Aromas depuis 2023) signent pour la parfumerie de niche en parallèle d'un portefeuille grand public. Les parfumeurs indépendants avec laboratoire (Zarokian depuis 2011, Feisthauer depuis 2014) écrivent quasi exclusivement pour le segment. Maya Njie cumule composition et direction artistique de sa propre maison. Sidonie Lancesseur occupe une position intermédiaire de salariée Robertet avec une présence forte dans le segment.

La géographie reste centrée sur l'Europe occidentale. Sept profils sont basés en France, dont six à Paris. Maya Njie est basée à Londres. Cette concentration traduit la persistance des écoles historiques (ISIPCA, écoles Givaudan et Robertet) et des maisons de composition installées de longue date dans ces villes.

Quatre tendances reviennent dans les compositions de cette génération entre 2018 et 2026. Le travail des gourmands modernes (rose, vanille, framboise, ambroxan) chez Bisch et Zarokian. La rose safran et l'orientalisme contemporain chez Rasquinet et Bisch. Les iris poudrés, accords boisés crémeux et notes blanches chez Bonneville, Bugey et Lancesseur. Les accords laiteux, naturels et figuratifs chez Maya Njie et Feisthauer.

La parité homme-femme de cette sélection reflète la composition réelle du segment entre 2018 et 2026, où plusieurs parfumeuses ont gagné une visibilité éditoriale équivalente à celle de leurs collègues masculins.

Voir aussi

Sources

Publié le 31 mai 2026 · Mis à jour le 31 mai 2026 · Dernière vérification factuelle: 31 mai 2026 · Auteure: Sabrina Carlier · Osmetheca